texte : julieen quentl
La vidéo dump est un plan séquence, qui s’efforce à poursuivre une cétoine dorée au sein d’une colonie d’abeilles décimées. Le coléoptère aux couleurs irisées et aux effets métallisés, vautré sur le dos, zigzague par intermittence à travers les insectes étendues là. Sans véritablement de mouvement, à l’exception de la tenue de l’action principale au centre de l’image, le cadre vacillant au rythme de la respiration de l’artiste, la cétoine les pattes en l’air, semble exécuter ce qui d’un point de vue anthropomorphique ressemble à une sorte de gesticulation acrobatique, entre gymnastique amoureuse et jonglage macabre. En effet, le coléoptère en question, s’agite, accrochant au hasard de ces pattes dentelées, les abeilles gisantes à proximité. Une fois saisis, la cétoine, par un subtile jeu d’équilibre fait tournoyer les cadavres, un à un, passant en revue la tête, les ailes, l’abdomen et le reste, semblant nous présenter à la vue l’entièreté de l’insecte agrippé. On pourra d’ailleurs se demander d’un point de vue entomologique les raisons de ce comportement, la posture souhaitée ou subie de l’insecte agité ? La réponse par ailleurs scientifique à cette question est pour le moins déconcertante, tant elle est à rebours de ces projections supposées et trahit plutôt un comportement anormal. C’est d’ailleurs bien après avoir filmé ces images et après avoir supposé ces agissements, qu’un éclairage scientifique fut apporté au regard de cette séquence. La cétoine en question serait intoxiquée et aurait perdu le sens de l’orientation, d’où sa position sur le dos, et tout les efforts qu’elle accomplit en saisissant les abeilles serait la vaine tentative de se remettre sur ces pattes. Nous n’assistons plus alors à un spectacle d’arthropodes, spectacle burlesque mais à la terrifiante agonie d’une espèce menacée. Ce que l’on peut dire c’est que cette vidéo a été captée par julien quentel, artiste pratiquant principalement la sculpture. Ce qui nous retient ici est la qualité sculpturale de la scène. La cétoine en exécutant ces contorsions fait tournoyer au-dessus de son abdomen les abeilles sans vies, les faisant passer du haut vers le bas et de la droite vers la gauche, ce qui d’un point de vue purement sculptural revient à voir la face, le profil et le dos sans avoir à en faire le tour, une sorte de Lichtrequisit (modulateur espace-lumière) de László Moholy-Nagy, sculpture cinétique tournoyant sur son axe et projetant alentour ses ombres tramées.
Cette projection prenait place sous la mezzanine, partie attenante à l’espace principal, séparée du reste de l’exposition. Les choses posées là, sans hiérarchie distincte, entre cadres en bois, rouleaux de papier et autres matériels d’atelier, laissaient deviner la mise au rencart d’une activité délaissée, le lieu de la remise. L’ensemble conférait à la projection une sorte de prolongement de l’image, comme si le hors-champ se trouvait ici convoqué, voire fabriqué. En effet les matériaux entassés là, chus sur les pourtours de l’image, s’éclairaient de la projection lumineuse et scintillaient à l’unisson des mouvements de la cétoine. Le tout produisant une sorte de captivation hypnotique, conférant à l’ensemble la subtile présence d’un travail vidéographique ayant trouvé sa place ici, donc situé.
Se retournant pour voir le reste de l’accrochage, on pouvait découvrir une autre vidéo, How to Levitate de Rodolphe Delaunay, présentée sur un écran plat à trépied d’une technologie périmée, simplement placé au sol ou plus exactement sur une bâche de protection étalée là par julien quentel. L’écran diffusait la compilation d’une centaine de vidéo glanées sur youtube, postées à une époque encore émergeante du média social, d’un tour de magie répondant au nom sibyllin de Balducci levitation. En effet, le programme enchaine de manière systématique dans la plupart des situations, les mêmes plans, les mêmes mises en scène, quasiment de la même durée, la fameuse lévitation. Un truc somme toute plutôt simple à réaliser entre copains, en famille ou au bureau qui nécessite un point de vue unique sur le protagoniste de la scène, en pleine ascension. La compilation des vidéos postées il y a une quinzaine d’années laissent voir de manière improvisée, de la pose déjeuner à la solitude de la chambre d’adolescent, les tentatives plus ou moins réussies du tour en question. Après avoir pris quelques précautions avec le placement de la caméra, les protagonistes de Balducci semblent léviter de quelques centimètres au-dessus du sol pendant quelques secondes pas plus, parfois feignant un effort extrême afin de s’extirper de la gravité terrestre. Après le retour des pieds joints au sol, le tour est définitivement complet. Cela implique que le plan de l’image soit systématiquement focalisé sur l’écart opéré entre le sol et les talons du performeur, de la performeuse, induisant ainsi une vision en plongée sur l’évènement.
Là encore la mise en scène de cette séquence vidéo et de son appareillage laisse transparaître une volonté de faire sculpture. Car ce que nous avons de commun, nous regardeurs avec les producteurs de ces vidéos est ce point de vue en plongée sur l’évènement. Une sorte d’image dans l’image, comme le redoublement de l’acte de regarder dans la profondeur de l’écran. Et cette expérience pourrait s’en tenir là, si nous spectateur ne vérifions pas, comme Brian O’Doherty dans son ouvrage Inside the White Cube nous le suggère d’aller constater par nous-même ce qui se trame par derrière. Ainsi simple œil flanqué sur nos deux jambes, nous découvrons, sans surprise que derrière l’écran, disparaît l’image, et ne reste que le dispositif, rectangle noir perché au-dessus du sol, et que finalement la découverte du revers de l’appareil, nous impose un point de vue unique et frontal sur l’œuvre ; tel St Mathieu, sculpture de Michel-Ange, qui peine à s’extraire de son bloc de marbre. Ce chef d’œuvre inachevé, conçu comme un relief, n’a été traité par Michel-Ange que d’un seul côté, libérant progressivement la figure de la pierre et dont le revers présente grossièrement le bloc de marbre intact. Ainsi la qualité du dispositif de Delaunay réside d’autant plus dans le fait que l’image, cet artifice, redondance s’il en est de la rouerie du tour de magie, est ici interrogé par la facture prosaïque de l’appareillage.
Rodolphe Delaunay et julien quentel réussissent à nous mettre face à l’expérience du regard, favorisant les allers-retours entre l’image, le dispositif et la spatialisation de leurs vidéos. Ils nous permettent ainsi de sonder la prégnance du dispositif, tout en nous invitant à nous émanciper de la tentation trop forte d’une fascination visuelle. En somme un regard de sculpteurs sur des images en mouvement.